Le XV de France ne dit pas merci au Top 14... et vice-versa

17 octobre 2015 - 10:46

Même si les Bleus parviennent à créer l'exploit face aux All Blacks, leurs difficultés depuis quatre ans posent questions. Et si le Top 14 en était la cause principale ?

Samedi soir, l'équipe de France en aura peut-être fini de sa coupe du monde. Bien sûr, elle n'est pas à l'abri d'une fulgurance digne de 2007, l'un de ces exploits dont elle a le secret et qu'elle aime réaliser au moment où l'on s'y attend le moins. Bien sûr, on poussera derrière les Bleus face aux All Blacks, bien sûr on aura envie d'y croire jusqu'au bout et, qui sait ?

Pour autant, un arbre peut-il cacher une forêt ? Depuis quatre ans, le XV de France fait peine à voir. "Je n'ai pas perçu une étincelle de génie dans l'équipe actuelle, elle est la plus terne équipe de France que j'ai jamais vue", a estimé Gerry Thornley, journaliste à l'Irish Times interrogé par Sud Ouest.

Simple conjoncture ou mal plus profond ? Que les Bleus poursuivent l'aventure ou non, le Top 14 a, lui, déjà repris ses droits. Et si les difficultés du XV de France trouvaient leurs racines dans ce championnat, souvent présenté comme le meilleur du monde ?

Un jeu trop restrictif : le diagnostic de Steve Hansen

Steve Hansen n'est pas homme à polémiquer pour le plaisir. Quand le sélectionneur des All Blacks évoque l'équipe de son collègue français Philippe Saint-André, c'est en toute objectivité. Selon lui, cette équipe de France ne ressemble pas à ses devancières. Elle a perdu un petit quelque chose en cours de route, "le french flair".

"Le jeu français était basé sur le flair, parmi les lignes arrière, et un paquet d'avants très physique. Je ne suis pas sûr qu'ils (les Français) aient encore ce même flair avec ce Top 14, où le jeu est plutôt restrictif et essentiellement basé sur le physique". Steve Hansen

Et pan sur le Top 14 !

Louis Picamoles avait raison la semaine dernière, lorsqu'il soulignait avant le match face à l'Irlande, que "french flair" et "fighting spirit" n'étaient que des expressions toutes faites, des trucs de journalistes. Sauf que toute la planète rugby a envie d'y croire. Les Français sont censés avoir des éclairs de génie, comme les Britanniques sont théoriquement les maîtres de la combativité.

"Je sais qu'ils essaient de retrouver ce flair. Et ils y arrivent lorsqu'ils lâchent les chevaux", a ajouté Steve Hansen. En somme, il ne manque sans doute pas grand-chose aux Bleus. Encore faut-il s'en donner la peine. Mais gare ! En championnat, les équipes qui ont voulu privilégier le jeu n'ont pas forcément été bien récompensées. Parlez-en donc à l'Union Bordeaux-Bègles.

Un calendrier de dingues

Ce qu'il est possible de réaliser au basket, où une équipe peut être amenée à jouer tous les jours comme c'est le cas en NBA ou lors des compétitions internationales, n'est pas transposable au football et encore moins au rugby. Quatre jours de récupération entre deux matchs est un minimum sanitaire. Une semaine complète est largement recommandée, tant les contacts laissent des traces dans les organismes.

Voilà pourquoi la Coupe du monde de rugby s'étale sur un mois et demi. Et voilà pourquoi le calendrier du top niveau est aussi touffu. Pourrait-on imaginer la reprise de la Ligue 1 en pleine Coupe du monde de foot ? Pourrait-on imaginer des "doublons" ? Bien sûr que non. Le rugby, lui, ne peut pas faire autrement.

"Aujourd'hui un international, il n'y a que la blessure qui l'arrête", avait constaté Sébastien Chabal en 2013, comparant sa corporation à "du bétail". Entre le Top 14 (26 journées plus les phases finales), la Coupe d'Europe qui est devenue un enjeu majeur pour les meilleures équipes, le Tournoi des Six Nations, les test-matches et la Coupe du monde tous les quatre ans, rares sont les plages de repos pour les grands joueurs. Difficile, dans ces conditions, de maintenir un haut niveau de performance.

Le lobbying des gros clubs

De rassemblements en rassemblements à Marcoussis, PSA a pu travailler sur la durée pour préparer ce Mondial. Ses joueurs étaient à sa disposition deux mois et demi avant le début de la compétition, ce qui semble plutôt confortable. Mais on est quand même très loin du système celte, où la sélection est au centre de tout.

C'est ainsi qu'a été mis en place le Pro12 (ex-Celtic League), un championnat rassemblant des franchises financées par les fédérations. Munster et Leinster brillent au plus haut niveau européen et servent au mieux les intérêts du XV au Trèfle. En France, le bras de fer est permanent, entre la FFR et des clubs qui râlent, à juste titre, de verser de gros salaires à des joueurs trop souvent absents.

Lorsqu'il succédera à Philippe Saint-André, à l'issue de la Coupe du monde, Guy Novès passera de l'autre côté de la barrière. Il ne manquera certainement pas d'adapter son discours.

En janvier 2014, celui qui était manager du Stade Toulousain n'en finissait pas de maugréer :

"Je ne comprends pas pourquoi le rugby français va dans ce fossé, qui à moyen terme va tuer notre sport. On a été vice-champion du monde il n'y a pas si longtemps et j'imagine qu'avec toutes ces semaines de stage et les internationaux à disposition qui ne pourront plus jouer avec leur club, on sera enfin champion du monde. Si on ne l'est pas, je ne sais pas ce que l'on pourra dire..." Guy Novès

Novès avait en travers de la gorge la convention FFR-LNR, limitant à 30 le nombre maximum de matches qu'un international peut disputer dans l'année. Il s'en félicitera sans doute dans les prochains mois.

Une main d'oeuvre étrangère très abondante

Parmi les 31 Bleus sélectionnés par Philippe Saint-André (32 en comptant Rémy Grosso), figurent cinq joueurs nés et formés à l'étranger : Uini Atonio, Bernard Le Roux, Rory Kockott, Noa Nakaitaci et Scott Spedding. Le phénomène n'est pas nouveau, souvenez-vous de Tony Marsh, Pieter De Villiers, Brian Liebenberg... Sauf que cette année, le nombre n'est pas anodin.

Pour pallier l'absence de leurs internationaux, les clubs du Top 14 recrutent allègrement à l'étranger. Afrique du Sud, Australie, Nouvelle Zélande, Fidji, Tonga, Samoa offrent une importante réserve de bons joueurs, souvent à moindres coûts. Toujours plus riches avec l'explosion des droits télé, les clubs du Top 14 se paient même de plus en plus de stars. Si le RC Toulon de Mourad Boudjellal est coutumier du fait depuis les arrivées de Umaga et Wilkinson sur la rade, il est symptomatique de constater que la Section Paloise, promue cette saison, a attiré le centre All Black Conrad Smith, quand l'US Oyonnax faisait signer le demi de mêlée Piri Weepu, lui aussi champion du monde 2011.

Des clubs présentent un taux de 40% de joueurs étrangers dans leur effectif. Difficile de faire évoluer leurs jeunes joueurs dans de telles conditions. Sauf lors des rassemblements internationaux.

La formation en question

La formation, le mot est lâché. Où sont les futurs cadres du XV de France ? Sauront-ils mener de front carrière en clubs et carrière internationale ? Auront-ils simplement les moyens de s'exprimer ?

Pour enrayer l'afflux d'étranger, la LNR a inventé les JIFF, les "Jeunes issus de la formation française". Pour être considéré comme JIFF il faut avoir passé au moins trois saisons au sein d'un centre de formation agréé, ou avoir été licencié au moins cinq années à la FFR, au plus tard lors de la saison qui s'achève l'année des 23 ans du joueur. À noter que le règlement n'impose pas la nationalité française, mais le "made in France".

Sur une feuille de match, 12 JIFF doivent impérativement figurer sous peine d'une amende financière. À partir de la saison 2016-2017, l'équipe qui n'alignera pas au moins sa douzaine de JIFF pourra même être punie d'un match perdu sur tapis vert.

Voilà pourquoi les clubs français ne négligeront pas leurs centres de formation. Ils seraient néanmoins bien inspirés de revoir leur copie. Trop souvent chez les jeunes joueurs, la dimension physique est privilégiée au détriment de la technique. Certes, on l'a dit, les impacts sont de plus en plus rudes et les blessures toujours plus nombreuses (déjà 25 forfaits dans cette Coupe du monde, nouveau record). Mais une équipe de "Robocop" sera-t-elle nécessairement meilleure qu'une formation composée de joueurs d'instinct ? Après tout, Philippe Bernat-Salles apparaissait bien frêle face à Jonah Lomu en 1999. Mais le Béarnais l'avait, le fameux flair. Et les Bleus avaient battu les Blacks...

 


SOURCE SUD OUEST

Commentaires

nov.
20:30
SALLE DE FÊTES DE LA COURONNE
déc.
09:00
Gymnase de la Z.A.C